Des savoirs qui comptent / Knowledge that matters
Vocalize #5 : la table de cuisine comme espace de production de savoir critique / the kitchen table as a space for critical knowledge production FOR ENGLISH, SCROLL DOWN
Dans le cadre de sa création Un volcan silencieux (à voir cette semaine au théâtre du Loup à Genève), la comédienne et metteure en scène Diane Müller s’est entretenue avec ses amies d’enfance, celles qui sont nées la même année qu’elle, en 1979, et ont grandi dans la même région qu’elle, pas loin de Dijon. Sur scène, Diane porte leurs voix, donnant à entendre avec minutie des expériences partagées de femmes pour la plupart hétérosexuelles, blanches, mères, mariées puis divorcées. Sous ces récits de vies apparemment ordinaires, il y a de la lave, quelque-chose qui brûle, qui bouille. La curation et l’articulation de ces expériences sur scène fait émerger un savoir sensible autour des violences sexistes, du carcan de l’hétéronormativité, et de la quête d’autonomie.
Diane m’a invitée – aux côtés d’une précieuse équipe – à participer à une résidence de recherche en amont de cette création pour que je résonne avec son processus créatif depuis ma position de féministe noire. J’ai accepté avec enthousiaste, car je suis convaincue que le féminisme noir, tout en se déployant toujours depuis la perspective de la diaspora noire, offre à toux.t.es, avec générosité et clairvoyance, des outils de compréhension du monde – de compréhension des oppressions qui le structure et des horizons de libération qu’on peut lui souhaiter. D’ailleurs, je tiens à l’affirmer : les meilleures études sur la condition féminine blanche passées et présentes ont été élaborées par des femmes noires. Je pense par exemple à Playing in the Dark de Toni Morrison, aux personnages blancs de Maryse Condé, ou encore au portrait de Madame Flint dans le roman autobiographique d’Harriet A. Jacobs Incidents dans la vie d’une jeune esclave écrit en 1860. L’expérience de l’instabilité et/ou de la déviance genrée, le fait de ne jamais habiter l’espace de la « bonne féminité », d’être appréhendée tantôt en tant que sujet trop sexuel, trop maternel, trop masculin, pas assez civilisée, trop castratrice etc.. dote les femmes et minorité de genre noires d’une propension à l’analyse sophistiquée des normes de genre et de leur racialisation.
C’est le concept féministe noire de la « table de cuisine » qui est venu résonner avec ce qui se jouait dans la recherche de Diane. En 1980, Audre Lorde et Barbara Smith s’appellent et décident de fonder une maison d’édition dédiée à la publication de textes écrits par des femmes noires et « of color » face à une industrie de l’édition qui les méprise. Elles la nomment Kitchen Table Press. Par cette référence à la table de cuisine, les deux féministes africaines américaines viennent affirmer à quel point les espaces dit « privés » ou « domestiques » peuvent être porteurs de transmission de savoir et d’outils de lutte. Dans son essai Et maintenant le pouvoir, l’afroféministe haïtienne et française Fania Noël qualifie de « miracle » ce moment où enjointe à aider les femmes de sa communauté à préparer la fameuse soupe du 1er janvier qui célèbre l’indépendance d’Haïti, elle fut exposée à une forme puissante de sororité. Elle écrit ainsi (p.17):
Chaque jour se fomentent, dans les cuisines de ménagères, des plans, des complots pour survivre, combattre et résister dans les familles, au travail ou dans la rue.
Sous la plume des féministes noires, l’emphase sur la sociabilité dans la cuisine comme génératrice de savoir collectif vient exposer la segmentation et la hiérarchisation des espaces de production de savoir. La maison d’édition prestigieuse, l’université, la salle de séminaire, la bibliothèque, la conférence scientifique ont été historiquement accaparés et dominés par des hommes blancs de classe moyenne et supérieure, très souvent héritiers. Or, pour ouvrir nos oreilles à d’autres formes de savoirs tout aussi valides et importants, il est nécessaire de se détourner de ces espaces légitimes. La table de cuisine, pour le dire autrement, renvoie à la disposition des féministes noires à déceler l’émergence de la pensée dans des lieux qui sont le plus souvent assigné à leur fonction de travail reproductif. En associant la table de cuisine à la notion d’édition [ de « press »], Lorde et Smith troublent les binarités public/privé et travail reproductif/cognitif sur lesquels s’appuyent les études genre de leur époque. Elles font preuve d’intelligence marketing également. La notion de table de cuisine parlera aux leurs, à un public peu visibles dans les espaces légitimes de savoir, à qui on ne dit pas assez : « Nos savoirs comptent ! ». En somme, le concept de « table de cuisine » enchevêtre le soin du ventre avec le soin de la conscience, illustrant à quel point la préoccupation centrale du féminisme noir est de cultiver les conditions matérielles d’une vie épanouie.
En conversant avec ses amies d’enfance dans leur cuisine ou leur salon, Diane a activé un espace intime de partage de savoir, qu’elle rejoue sur scène. La notion de table de cuisine m’a permis de venir souligner les enjeux de production d’un savoir engagé, si ce n’est féministe qui émergeait dans le dispositif qu’elle a mis en place. Un tel savoir, les féministes bourgeoises et universitaires le taxeront peut-être de « non-féministe », tant elles ont du mal à tendre leurs oreilles ailleurs que dans les espaces de savoir adoubés par leurs homologues masculins blancs…
Je vous invite à prolonger cette réflexion ce samedi 22 novembre, à l’issue de la représentation d’Un volcan silencieux, dans le cadre d’une table ronde que j’ai conçue en partenariat avec le festival des Créatives. Il y sera question des expériences mises en spectacle comme sources de savoir engagé au théâtre. J’y ferai dialoguer Diane avec la performeuse Davide-Christelle Sanvee et la sociologue Carol Christe. L’entrée est gratuite et la discussion sera suivie d’un set de notre Dj préférée Ka(ra)mi.
Chaleureusement,
Noémi
Ps : Ancrée dans une perspective féministe noire et anticapitaliste, la newsletter bilingue « Vocalize » veut faire résonner un point de vue critique sur le colonialisme et son poids dans notre présent. Elle veut aussi faire entendre des rêves de libération et creuser les sillons de futurs plus justes. J’ai pour ambition de l’écrire ir-régulièrement, lorsque l’envie me vient de partager avec vous mes textes, contributions, et sources d’inspiration. Dés/ré-abonnez-vous à tout moment. Partagez-la si sa fréquence vous parle.
ENGLISH VERSION
As part of her theater play Un volcan silencieux (A Silent Volcano, showing this week at the Théâtre du Loup in Geneva), actress and director Diane Müller spoke with her childhood friends, who were born in the same year as her, in 1979, and grew up in the same region, not far from Dijon. On stage, Diane gives voice to them, meticulously recounting the shared experiences of women who are mostly heterosexual, white, mothers, married and then divorced. Beneath these seemingly ordinary life stories lies lava, something burning, boiling. The curation and articulation of these experiences on stage brings to light a sensitive understanding of sexist violence, the shackles of heteronormativity, and the quest for autonomy.
Diane invited me – alongside a wonderful team – to participate in a research residency ahead of this creation so that I could contribute to her creative process from my position as a Black feminist. I accepted enthusiastically, because I am convinced that Black feminism, while always unfolding from the perspective of the Black diaspora, generously and insightfully offers everyone tools for understanding the world – for understanding the oppressions that structure it and the horizons of liberation that we can hope for. Moreover, I would like to state that the best studies on the condition of white women, past and present, have been written by Black women. I am thinking, for example, of Toni Morrison’s Playing in the Dark, Maryse Condé’s white characters, or the portrait of Ms Flint in Harriet A. Jacobs’ autobiographical novel Incidents in the Life of a Young Slave, written in 1860. The experience of instability and/or gender deviance, of never inhabiting the space of “proper femininity”, of being perceived as too sexual, too maternal, too masculine, not civilised enough, too castrating, etc… gives Black women and gender minorities a propensity for sophisticated analyses of gender norms and their racialisation.
In relation to Diane’s research, it was the Black feminist concept of the “kitchen table” that resonated with what was happening in her creative work. In 1980, Audre Lorde and Barbara Smith got together and decided to found a publishing house dedicated to texts written by Black women and women of colour in the face of a publishing industry that despised them. They named it Kitchen Table Press. By referring to the kitchen table, the two African-American feminists affirmed the extent to which so-called “private” or “domestic” spaces can be vehicles for the transmission of knowledge and tools for struggle. In her essay Et maintenant le pouvoir [ And Now Power), Haitian-French Afro-feminist Fania Noël describes as a “miracle” the moment when, having to help the women of her community prepare the famous soup ofJanuary 1st, which celebrates Haiti’s independence, she was exposed to a powerful form of sisterhood. She writes (p.17, I translate):
Every day, in the kitchens of housewives, plans and plots are hatched to survive, fight and resist in families, at work or in the streets.
In the writings of Black feminists, the emphasis on sociability in the kitchen as a generator of collective knowledge exposes the segmentation and hierarchisation of spaces for knowledge production. Prestigious publishing houses, universities, seminar rooms, libraries and scientific conferences have historically been monopolised and dominated by white men from the middle and upper classes, very often heirs to wealth. However, in order to open our ears to other forms of knowledge that are just as valid and important, it is necessary to turn away from these legitimate spaces. The kitchen table, to put it another way, refers to Black feminists’ ability to detect the emergence of thought in places that are most often assigned to their reproductive labour function. By associating the kitchen table with the notion of the press, Lorde and Smith challenged the public/private and reproductive/cognitive binaries on which gender studies of their time were based. They also demonstrated marketing intelligence. The notion of the kitchen table would resonate with their audience, a group that was (and continue to be) underrepresented in legitimate spaces of knowledge, a group who needed (and continues to need) to hear : “Our knowledge matters!”. In short, the concept of the “kitchen table” intertwines care of the belly with care of the consciousness, illustrating how central to Black feminism is the cultivation of the material conditions for a thriving life.
By talking with her childhood friends in their kitchens or living rooms, Diane created an intimate space for sharing knowledge, which she re-enacts on stage. The notion of the kitchen table allowed me to highlight the challenges of producing engaged, if not feminist, knowledge that emerged in the creative process she put in place. Such knowledge may be labelled “non-feminist” by bourgeois academic feminists, so difficult is it for them to listen to anything other than the knowledge sanctioned by their white male counterparts...
I invite you to continue this discussion this Saturday November 22nd, after the performance of Un volcan silencieux, as part of a round table discussion that I have organised in partnership with the Créatives festival. The discussion will focus on experiences brought to the stage as sources of engaged knowledge in theatre. I will be moderating a conversation between Diane, the performer Davide-Christelle Sanvee, and the sociologist Carol Christe. Admission is free, and the discussion will be followed by a set from our favourite DJ, Ka(ra)mi.
Warm regards,
Noémi
Ps: Rooted in a Black feminist and anti-capitalist perspective, the bilingual newsletter “Vocalize” aims to resonate a critical point of view on colonialism and its weight in our present. It also aims to make dreams of liberation heard, and fairer futures envisionned. My ambition is to write ir-regularly, when I feel like sharing my texts, contributions and sources of inspiration with you. Unsubscribe/re-subscribe at any time. Share it if its frequency speaks to you.



